La didactique professionnelle

Une excellente conférence de P. Mayen et I. Vinatier : Qu’est-ce que la didactique professionnelle ? http://lille1tv.univ-lille1.fr/tags/video.aspx?id=45971278-519d-441d-b984-c2309f7d0cf1


” Selon Pastré (1999), la didactique professionnelle est l’analyse du travail en vue de la formation. C’est d’ailleurs à partir de l’analyse des situations de travail constituant des corpus issus de milieux professionnels très variés que Pastré, Samurçay, Mayen (1999) ont modélisé des situations pour la formation (à l’aide simulateurs). Elle a ainsi pour but d’analyser le travail en vue de la construction, et le développement de compétences professionnelles. Elle utilise alors des situations de travail réelles ou simulées qui servent de supports d’apprentissages.

Rogalski (2004) situe la didactique professionnelle comme un cadre théorique qui prend en compte l’ensemble des composants de la compétence professionnelle, incluant la contextualisation mise en avant par la cognition située et la place des représentations, analyse les déterminants de son développement, propose la conception de situations en formation. Elle montre comment la didactique professionnelle articule la théorie de l’activité, les concepts didactiques (savoirs de référence, conceptualisation et schème) et la transposition didactique des situations de travail, en proposant un modèle intégrateur pour la formation et le développement des compétences professionnelles.

Source : 
Huard Valérie, « L’intérêt de la didactique professionnelle pour la mise en œuvre d’une pragmatique de formation », Savoirs, 2010/2 (n° 23), p. 73-94. DOI : 10.3917/savo.023.0073 à consulter sur la revue Cairn. 

La question du schème opératoire :

« Un schème est une totalité dynamique fonctionnelle, et une organisation invariante de l’activité pour une classe définie de situations. Un schème comporte quatre catégories distinctes de composantes :

• un but (ou plusieurs), des sous-buts et des anticipations ;

• des règles d’action, de prise d’information et de contrôle ;

• des invariants opératoires (concepts-en-acte et théorèmes-en-acte) ;

• des possibilités d’inférence. » (Pastré, Mayen, Vergnaud, 2006)

1 / Le schème est une totalité dynamique fonctionnelle. — Cela signifie en clair que le schème est une unité identifiable de l’activité du sujet, qui correspond à un but identifiable, qui se déroule selon un certain décours temporel (et donc une dynamique), et dont la fonctionnalité repose sur un ensemble d’éléments peu dissociables les uns des autres.

2 / Le schème est une organisation invariante de la conduite pour une classe donnée de situations. — Cette unitétotalité qu’est le schème s’adresse à une classe de situations, laquelle peut être identifiée comme telle et caractérisée, au moins partiellement. Ce qui est invariant c’est l’organisation de la conduite, et non la conduite elle-même. En d’autres termes un schème n’est pas un stéréotype, et un même schème peut engendrer des conduites relativement différentes en fonction des situations singulières auxquelles il est amené à s’adresser. Le décours temporel de la conduite (choix des actions, des prises d’information, des contrôles) peut ainsi suivre des trajectoires très différentes selon les valeurs prises par les variables de situation. Le schème est donc un universel, en ce sens qu’il renvoie à une classe. Cette définition permet de comprendre que le concept de schème est pertinent pour parler des conduites qui s’adressent à des situations familières voisines entre elles, fussent-elles différentes les unes des autres. Elle ne permet pas ipso facto de comprendre comment le concept de schème peut être également fécond pour analyser les conduites improvisées par un individu devant une situation nouvelle. Nous aurons besoin d’une troisième définition pour cela. Mais il est utile de faire immédiatement deux remarques : Il existe des schèmes pour tous les domaines de l’activité (gestuels, techniques, langagiers, symboliques, sociaux et affectifs) ; ces schèmes sont hiérarchiquement organisés, les uns étant les schèmes élémentaires destinés à être intégrés dans des schèmes de plus haut niveau, et permettant d’organiser des activités plus complexes. C’est ainsi que plusieurs gestes élémentaires sont intégrés dans le geste du sportif, de la danseuse ou du conducteur de machine-outil, et que les schèmes phonologiques, syntaxiques et lexicaux, sont intégrés dans les schèmes énonciatifs, eux-mêmes intégrés dans les schèmes de dialogue avec autrui. Des hiérarchies semblables existent dans les schèmes des opérateurs sur machine, des régleurs, des comptables, des techniciens, des ingénieurs ou des managers. Les schèmes se développent en interaction les uns avec les autres, et forment des répertoires qui s’adressent à des domaines divers de l’activité. En outre ce développement s’effectue le plus souvent dans la longue durée de l’expérience. Ce n’est pas seulement l’enfant qui met des années à développer des schèmes opératoires dans les domaines de l’arithmétique, des activités sportives, de la musique ou de l’expression orale et écrite ; c’est aussi l’ouvrier d’entretien, l’ingénieur, la secrétaire et le manager. La durée est une caractéristique essentielle de la formation de l’expérience. La raison de fond est que la formation des connaissances opératoires consiste à la fois dans des gestes et pratiques difficiles à acquérir et dans des conceptualisations subtiles. Ces conceptualisations comportent beaucoup d’aspects différents pour une même classe de situations, et sont associées à des conditions et limites de validité d’une grande diversité.

3 / Un schème est formé de plusieurs catégories d’éléments, tous indispensables : des buts et anticipations, des règles d’action, des possibilités d’inférence en situation, et des invariants opératoires. — Les buts donnent aux schèmes leur fonctionnalité, même si cette fonctionnalité n’est pas évidente, en première analyse. Les règles d’action constituent la partie générative du schème, celle qui engendre l’activité. Ce sont en fait des règles de conduite puisqu’elles engendrent non seulement l’action au sens strict (qui est une transformation de ce qui est donné), mais aussi la prise d’information et le contrôle. Les invariants opératoires constituent la partie la plus proprement cognitive du schème, puisqu’ils consistent dans les concepts-en acte et les théorèmes-en-acte qui permettent de sélectionner et interpréter l’information pertinente et de la traiter. Le schème qui s’adresse à une classe de situations bien identifiée comporte tous les invariants opératoires nécessaires à la reconnaissance des objets présents dans ces situations et des propriétés et relations qui sont nécessaires à l’évocation des règles d’action pertinentes, compte tenu du but. Cela ne signifie pas qu’un même concept ou un même théorème ne soient pas éléments d’autres schèmes ; c’est même cela qui permet au sujet de naviguer dans son répertoire de schèmes lorsqu’il ne dispose pas d’un schème tout fait et disponible pour faire face à une situation nouvelle. Nous disions plus haut qu’il est assez aisé de voir l’intérêt du concept de schème pour comprendre les conduites développées par un même sujet dans des situations familières voisines entre elles. Nous disions aussi que, même dans ce cas, les inférences en situation sont nécessaires puisque aucune situation singulière n’est exactement identique à une autre et que la fonctionnalité du schème tient justement aux possibilités qu’il offre de tenir compte de ces singularités. Nous voyons maintenant que, si un schème est une unité-totalité fonctionnelle, ses éléments n’en peuvent pas moins appartenir à plusieurs schèmes, ce qui permet au sujet de naviguer et d’expérimenter plusieurs ressources lorsqu’il est confronté à une situation pour laquelle il ne dispose d’aucun schème. Il doit alors décombiner et recombiner des éléments des schèmes déjà formés, principalement des invariants opératoires et des règles d’action, éventuellement en découvrir ou en inventer de nouveaux. Les possibilités d’inférence et de calcul sont donc accompagnées dans le fonctionnement de la pensée, de moyens heuristiques de type analogique, métaphorique et métonymique, ainsi que de possibilités d’invention. On ne comprend pas la pensée si l’on n’en voit pas le double caractère : systématique et opportuniste.

4 / Le schème est une fonction temporalisée de l’espace à n dimensions des informations disponibles dans l’espace à n dimension des actions possibles, n et nʹ étant en général très grands. — Cette définition, pour intéressante qu’elle soit du point de vue théorique, ne permet pas d’aller très loin, justement parce que n et n’ sont très grands et que le schème est une fonction temporalisée, et s’inscrit donc dans un décours temporel : la conséquence est que l’espace des informations disponibles et l’espace des actions possibles varient au cours du temps. » (Vergnaud, 2011).